Tribulations éditoriales d’une auteure en France et en Algérie.

Par Houaria   Kadra Hadjadji

Ce récapitulatif de mes travaux, des difficultés de leur publication et surtout des obstacles mis à leur diffusion a pour but d’informer mes amis, mes connaissances et, peut-être, un plus large public, dans l’espoir de faire échouer une censure insidieuse et multiforme.

1986 : Contestation et révolte dans l’œuvre de Driss Chraïbi (éd. Publisud, Paris ; ENAL (ex-SNED), Alger). Les éditions Publisud venaient d’être créées par un jeune Algérien. Devenus amis, je saisissais la moindre occasion de l’aider, de faire connaître sa maison. Ainsi, lorsque Jacqueline Arnaud, auteure d’une volumineuse thèse (La Littérature maghrébine de langue française) me dit en souhaiter la publication dans une maison d’édition et non aux Éditions universitaires de la Sorbonne, je lui recommandai chaudement les éd. Publisud. Que fit-elle alors ? Elle me remit aussitôt les deux volumes pour publication. Jusqu’à présent, une telle confiance ne laisse pas de m’étonner. Naturellement, l’éditeur fut enchanté de disposer d’un manuscrit de valeur.

Je ne sais pour quelles raisons nos relations ont cessé, il y a une trentaine d’années. Récemment, je découvre qu’un tirage a eu lieu en 1991 ; il y eut  sans doute un autre en 2003, mais je n’ai pas réussi à m’en procurer un exemplaire. Cela s’est fait à mon insu, sans que les droits d’auteur de l’édition de 1986 (deux mille exemplaires) m’aient été totalement  payés.

1989 : Les éditions F. Nathan (Paris) me confièrent la direction d’une collection « Les Classiques maghrébins », que devaient publier F. Nathan et l’Office des publications universitaires (OPU), à Alger.

Si mes collègues et moi avions disposé de conditions normales, nous aurions traité tous les auteurs maghrébins. Au lieu de cela, la collection accoucha difficilement de six titres seulement, tant on me créa de difficultés pour saboter le projet. Avec le temps et l’énergie dépensés, on aurait pu réaliser une encyclopédie !

Jean SENAC (1989) par Rabah Belamri ;

                              Isabelle EBERHARDT (1985) par Simone Rezzoug ;

              Les mots migrateurs, anthologie de la jeune poésie algérienne (1984) par     Tahar Djaout ;

                              KATEB Yacine (1983) par Mohammed Ismaïl Abdoun ;

                              Mouloud FERAOUN (1982) par Youssef Nacib ;

                              Mouloud MAMMERI (1982) Par Latifa El Hassar et Denise Louanchi ;

Tahar Djaout m’avertit un jour que le directeur de l’ENAL (ex-SNED), un arabisant, se préparait à faire pilonner les manuels, fabriqués par F. Nathan et récemment arrivés de France Il s’apprêtait à dénoncer ce scandale. Un fonctionnaire du Ministère de la culture, que je connaissais, me donna l’explication : j’avais choisi des sujets « sensibles », autrement dit des auteurs berbères.

Les livres échappèrent au pilon. Plus tard, un autre directeur de l’ENAL, arabisant lui aussi, me fixa un rendez-vous. Je patientai dans la salle d’attente, tant il tardait à me recevoir ; il ne vint pas s’excuser. Au bout d’un quart d’heure, je me levai pour repartir quand je rencontrai un journaliste avec qui je bavardai longuement… Je repartis sans avoir vu le directeur. Son but était clair : humilier une francophone, femme de surcroît.

1989 : Oumelkheir

La fabrication fut un calvaire, car je voulais éviter que le livre grouille de coquilles (fautes typographiques). À l’époque, l’impression se faisait sur du papier argenté, puis on remettait à l’auteur les épreuves à corriger. Je signalais en rouge les coquilles et sur le 2ème tirage, je me contentais de me reporter aux endroits signalés. Or, je me rendis compte que la secrétaire, au lieu de corriger ponctuellement, retapait tout le paragraphe, sans me le dire, et faisait d’autres fautes. De plus, on m’avertit qu’il y aurait en tout et pour tout trois épreuves seulement avant le tirage définitif, car le papier coûtait cher. Je déclarai au directeur technique que je ne signerai pas le bon à tirer, car le livre était encore défiguré par des coquilles. J’obtins l’autorisation de me rendre dans l’atelier pour surveiller les corrections. J’y adoptai profil bas pour ne pas heurter les susceptibilités. Un souvenir amusant me revient : « Vous voulez que je mette ici un accent circonflexe ? » me demanda une secrétaire comme s’il s’agissait de satisfaire un caprice.

Enfin, le livre fut nettoyé et prêt à l’impression. Apparut un autre problèmeque je passe sous silence pour épargner le lecteur. Le tirage se fit à l’OPU (Office des publications universitaires), alors dirigé par Youcef Nassib, vrai intellectuel et grand ami. Ouf, le livre parut enfin, publié à 6 000 exemplaires. Je ne m’en occupais plus, ignorant qu’il fallait assurer sa promotion. Promotion inutile, car il se vendit très bien. Il est épuisé depuis longtemps, et j’envisage sa réédition, 28 ans plus tard !

Je voudrais souligner combien fut décevant le silence des collègues universitaires. Excepté Jeanine Fève qui m’invita dans son cours, lors de la publication de Contestation et révolte dans l’œuvre de Driss Chraïbi et Khedidja Khelladi, qui publia un long article sur Oumelkheir, celles qui dirigeaient les destinées du Département de Français ne publièrent ni un entrefilet, ni une ligne sur ce livre dans leur revue (dont j’ai oublié le nom). Mieux ou pire, le journaliste qui dirigeait la revue devait publier un sien livre. Nos universitaires consacrèrent un article à son œuvre encore sous  forme de manuscrit, car, pour elles,  il valait mieux avoir les bonnes grâces d’un journaliste que d’une collègue effacée et sans aucun pouvoir.

Je mentionne rapidement une autre occasion, où je fus obligée de m’introduire dans un atelier de composition, pour limiter les dégâts. Je ne sais plus de quel ouvrage il s’agit, La Méthode d’arabe moderne ? L’Arabe moderne par les textes littéraires ?, tous deux en collaboration avec mon mari. Les textes arabes contenaient beaucoup de fautes, je devais donc les corriger avec le secrétaire, mais je n’obtins satisfaction qu’après lui avoir versé une somme consistante.

Arrogant, vexé d’être pris en faute, lui qui passait pour le meilleur de l’atelier, il me parlait sur un ton froid et cassant, m’envoyant presque la fumée de sa cigarette au visage.

2005 : Jugurtha, un Berbère contre Rome, la première biographie scientifique de ce grand homme presque inconnu, publiée par Arléa, Paris, puis deux fois en Algérie.

J’eus la chance d’avoir affaire dans cette maison à Mr Pinganaud, professionnel de l’édition, homme courtois, qui répondait à tous mes messages, m’envoyait régulièrement le relevé des ventes et me payait mes droits d’auteur. Je le considère comme un modèle pour les éditeurs et je le remercie de m’avoir évité les affres de l’édition.

Avec cette publication, je pensais faire œuvre utile en révélant une grande figure de notre histoire, inconnu du grand public, réduit à consulter les insanités charriées par internet. Je m’attendais à un peu de reconnaissance. Il y eut certes quelques articles, mais pas le succès auquel je m’attendais. Le propriétaire de la librairie berbère, près de Censier-Daubenton (fermée depuis ?), se chargea de m’éclairer : « Madame, quelle idée d’écrire sur l’histoire berbère ! Les berbéristes ne vous pardonnent pas de brouter (sic) sur leurs plates-bandes. Laissez tomber, faites des romans, ils marcheront mieux. »

-Je travaillerai sur le sujet qui me plaira, personne ne m’en empêchera.

Jugurtha a été réédité deux fois à Alger, ce qui prouve qu’il existe des lecteurs en Algérie, dont des Berbéristes intelligents, à l’esprit ouvert, dépourvus de tout sectarisme, bref, des intellectuels dignes de ce nom.

2013 : Massinissa, le grand Africain, Paris, Karthala : Casbah-éditions, 2014.

Pendant que je préparais ce livre, mon mari a eu un cancer, qui l’a emporté presque deux ans plus tard. Il souhaitait ardemment voir paraître le livre de son vivant. Je me résignai à payer un éditeur (c’était la première fois) pour satisfaire son dernier vœu. Renseignement pris, on m’assura que cela me coûterait 1 000 euros tout au plus. Chez Karthala, j’eus affaire à un vieux monsieur paternel, courtois, aux allures nobles, qui me fit connaître plus tard ses conditions : ma participation était de 4 000 euros, premier tirage à 200 exemplaires, droits d’auteur à partir de 1001 exemplaires. Je signai, puisque l’essentiel était que le livre paraisse avant la mort de mon mari.

J’appris, deux ans plus tard, en me déplaçant à la maison d’édition, que 128 exemplaires seulement s’étaient vendus. Karthala ne répondit pas à mes deux demandes d’audience, ne m’envoya aucun relevé des ventes. En revanche, une de ses collaboratrices m’envoya un message sollicitant ma participation financière pour la construction d’un local destiné à la promotion de leurs livres.

Je fis une vaine tentative auprès de l’Institut culturel français d’Alger : à l’entrée, on me dirigea vers le responsable du livre, un certain Rachid, qui enregistra ma candidature pour une conférence sur Les Rois numides. J’attendis longtemps sa réponse, puis je m’adressai au directeur de l’Institut, qui lui demanda de me répondre : Je reçus cet étrange message : «  Je ne comprends pas mon silence. » ( repris dans mon e-mail au directeur de l’ICF, daté du 02/12/2015)

Massinissa reçut un accueil mitigé de la presse. Je fus invitée à un colloque sur ce grand roi organisée par le Haut Commissariat à l’amazighité et qui se déroula au Khroub (près de Constantine). Mais il y avait à la base un grand malentendu : il s’agissait pour les organisateurs d’une approche idéologique et non scientifique, de présenter ce personnage comme l’incarnation, le symbole de la Berbérité. Lorsque j’envoyai le résumé de ma communication, l’organisateur m’exclut du colloque, mensonge à l’appui : « C’était trop tard, les listes (des participants) sont closes. » Je dénonçai ce procédé inqualifiable au Haut Commissaire à l’amazighité, ainsi qu’à l’animateur culturel d’une association berbère. Aucun ne répondit.

Par la suite, on « oublia » de m’inviter à un colloque sur Jugurtha.

Publications

  • (Les articles n’y figurent pas)
  • 2014 : Massinissa, le grand  africain, Alger, Casbah éditions.
  • 2013 : Massinissa, le grand Africain, Paris, éd. Karthala, 2013.

Réédité par Casbah éditions en 2014.

  • 2013 : Jugurtha, un Berbère contre Rome, 3ème édition .
  • revue et corrigée, éd. Barzakh, Alger 2013
  • 2007 : Jugurtha, un Berbère contre Rome,   Casbah éditions (2ème édition). Alger
  • 2006 : L’arabe moderne par les textes littéraires, avec Hamdane  Hadjadji, 2 vol. (un manuel + un corrigé des exercices), 2ème éd . Paris, Albouraq .
  • 2005 Jugurtha, un Berbère contre Rome (biographie historique), Paris,     Arléa..
  • 1989 L’Arabe moderne à travers les textes littéraires avec  Hadjadji, éd. ENAL, ALGER
  • 1989 Oumelkheir, récit autobiographique, éd. ENAL, Alger
  • 1986 Contestation et révolte dans l’œuvre de Driss Chraïbi, éd. Publisud (Paris) –ENAL (Alger)
  • L’Arabe technique, avec H. Hadjadji, éd. Publisud/Paris-OPU/Alger.
  • : Méthode d’arabe moderne avec H. Hadjadji . Editions F. Nathan/Paris-OPU/Alger

2ème éd. OPU-ENAL, Alger (1984), 3ème éd. revue et corrigée, Paris, Ibis-Press (2004) ; 4ème  éd.   Editions Bachari, 2012.

 

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