Ammar-ou-Saïd Boulifa : Le précurseur.

Par Samy Nasri et Smaïl Medjeber
“Le Berbère de nos jours est aussi vigoureux qu’au temps de Massinissa et de Juba II. Il faut que les futurs états libres et indépendants d’Afrique du Nord se penchent sur leurs propres civilisations à l’instar des civilisations qu’ils ont côtoyé: carthaginoise, romaine, arabe et française.” Boulifa, par ce message signé en 1920, s’adressait d’une part, au colonialisme français qu’il avertissait que, tôt ou tard, il connaîtrait le même sort que ses prédécesseurs, qu’il plierait, comme eux, ses bagages, et, d’autre part, à l’endroit des futurs états libres, qu’il prévenait que leurs indépendances ne seraient pleinement réalisées que lorsqu’ils rétabliraient dans ses droits légitimes la langue, la culture, ce qui fait la civilisation berbère. Sinon, tout projet de société qui ne s’inspirerait pas, ne s’insérerait pas, ne s’inscrirait pas dans le giron civilisateur ancestral serait – et là le message de Boulifa est clair et ne souffre d’aucune ambiguïté – voué à l’échec.
Boulifa savait pertinemment, cependant, que pareille entreprise est plus que difficile. Et que chaque nord-africain digne de ce nom se doit d’y contribuer.
Boulifa en donna l’exemple. Il avait une conscience très aiguë de sa berbérité. Il savait que la berbérité embrassait un très vaste territoire. Ses recherches le menèrent jusqu’au Maroc. Il était féru de culture, d’histoire, de langue berbères. Il avait une profonde et forte motivation. Il voua toute sa vie durant, à rassembler, à fixer par écrit tous les matériaux historiques, linguistiques, sociologiques qui permettront aux générations futures d’étayer et de reconstruire notre civilisation, notre identité multimillénaire. Il sacrifia le meilleur de lui-même. Plus qu’un hommage, il mérite notre reconnaissance. Il mérite qu’il ne soit jamais oublié. Egalement, il faut les citer : Ahmed Ben Khouas, auteur des Dialogues français-kabyle (1881), Belkassem Bensedira, auteur du Cours de langue kabyle : grammaire et versions (1887). Dont acte.

Ammar-ou-Saïd Boulifa est né à Adeni, commune d’Irdjen, près de Larba Nat Iraten. Sa date de naissance est présumée en 1865, bien que certaines pièces avancent l’année 1863 ou encore celle de 1864 et enfin celle de 1870.
Ce qui est sûr, c’est qu’il vit le jour à une époque d’insécurité, de terreur, de mort, de larmes, de destruction des lieux de vie, d’éclatement des familles, de déportation massive hors du pays (Nouvelle-Calédonie notamment) : autant de réponses brutales des colons français à la résistance guerrière berbère sous l’égide de Lalla Fadhma N’Soumer d’abord (jusqu’à la chute de Larbaa Nat Iraten en 1857), d’Amokrane et d’Aheddad ensuite, en 1871.
Issu d’une famille modeste, les Aït Belkacem-Ou-Amer, il fréquenta l’école traditionnelle coranique. Cet enseignement était en soi un privilège familial non dispensé à la masse.
Très tôt, Boulifa devint orphelin de père, ce qui le prédestina, en tant qu’aîné de la famille de cinq enfants, à remplacer le défunt père. Charge qu’il assumera de son mieux.
En 1875, il fréquenta l’une des premières écoles françaises établies dans cette partie de l’Algérie, au lieudit Tamazirt. (Selon Fadhma At Mansour Amrouche, qui l’écrira dans son livre “Histoire de ma vie”, l’école de Tamazirt est confiée à M. Gorden, l’école d’At Yenni à M. Verdy et celle de Tizi-Rached à M. Maille.) De là, Boulifa sortit avec un certificat d’aptitude aux travaux manuels, un diplôme d’enseignement en langue française. De part ses aptitudes, il exerça en qualité de moniteur adjoint dans la même école de Tamazirt. Puis, après un stage de formation à l’école nationale d’instituteurs de Bouzaréah, en 1880, il fut nommé instituteur adjoint. En 1891, après sa réussite au brevet élémentaire de français, il fut reçut au brevet de langue berbère (kabyle).
Les atouts et instruments linguistiques que Boulifa maîtrisait – le berbère (kabyle) comme langue maternelle, l’arabe apprise à l’école coranique, et le français, ensuite à l’école coloniale – l’aidaient à devenir répétiteur de berbère à l’école de Bouzaéah.
Selon Salem Chaker : “Dans son testament daté du 20 octobre 1914, Ammar Boulifa se présente comme professeur de berbère à l’école normale puis à la faculté des lettres d’Alger.”
En 1904-1905, il participa à la mission “Segonzac” au Maroc. De là, Boulifa ramènera ses “Textes berbères de l’Atlas”, une étude linguistique et sociologique des habitants de cette partie du Maroc, avec traduction, observations grammaticales et glossaire.
Boulifa fut sans doute le premier nord-africain qui s’intéressa à l’élaboration de méthodes d’enseignement du berbère (kabyle) ainsi que des principes pédagogiques inhérentes à toutes les disciplines enseignées jusqu’alors, l’histoire et la littérature entre autres. Il publie en 1897 un livre de “Cours complet de langue kabyle” destiné aux candidats à la prime et au brevet de kabyle.
Historien et sociologue, il esquissa une monographie fort intéres- sante : “Le Djurdjura à travers l’histoire” se voulait être l’histoire de la région depuis l’antiquité jusqu’aux années 1830.
Brillant élève, brillant professeur, brillant pédagogue, brillant chercheur : c’en était “trop” de qualités pour un “indigène” aux yeux de ses collègues français de souche, à l’instar d’André Basset.
Il était “normal” que Boulifa suscita à son égard, de la part de ces berbérisants Français, quelques “réserves” quant à ses œuvres scientifiques et ses mérites universitaires.
Le même André Basset finira lui-même par reconnaître le mal fondé de leurs préjugés, et, à apprécier l’homme et son œuvre. Cette reconnaissance posthume à l’endroit de Boulifa, quelques années après sa mort, André Basset l’exprimera en ces termes : “Seule une défiance exagérée vis-à-vis d’Abbés et de Boulifa nous avait empêché d’en rechercher les notations ou d’en tenir compte. Il nous a fallu deux enquêtes personnelles pour en apprécier la valeur…”
La découverte d’une inscription Libyque à Ifigha en 1909, suscita en Boulifa un vif intérêt pour de nouvelles investigations sur un terrain resté encore vierge. Ce qui l’amena à l’archéologie.
Sa curiosité naturelle première se mua, vite, pour un homme de la trempe de Boulifa, en une conclusion qui le détermina à aller plus loin dans ses recherches : “Cette région, conclut-il, les Aït Ghobri, non loin de la mer, doit renfermer d’immenses richesses archéologiques demeurées jusque-là ignorées.”
Etant enseignant, il mit à profit les grandes vacances d’été pour s’atteler à une œuvre qui, bien qu’elle s’annonçait être de longue haleine, constituait pour lui une noble mission.
Le 7 août, il se rendit dans le Haut Sebaou pour s’informer sur le passé et les mœurs de la tribu des At Ghobri.
Afin d’être proche des sites et y consacrer tout son temps, il décida d’élire domicile pour quelques jours à Azazga, le Chef lieu.
Menées méthodiquement, méticuleusement, passionnément aussi, ses recherches lui permirent d’arriver à des résultats satisfaisants. Il fit plusieurs découvertes, des vestiges d’une valeur inestimable qu’il répertoriât comme suit :
1. Une stèle à Soumaâ (At Bouchaïb) ;
2. Un fragment de stèle dans le territoire des At Ghobri (Chorfa) ;
3. Une borne portant une inscription Libyque à Adrar des At Ghobri ;
4. Un fragment millénaire, trouvé au village de Hendou prés d’Azazga ;
Déposées plus tard, au Musée des Antiquités d’Alger, ces pièces étaient, sans conteste, des restes de civilisations anciennes.
Boulifa qui maîtrisait l’alphabet Tifinagh put aisément déchiffrer tous les signes et les sens des inscriptions sur les stèles dont il fit les découvertes. Il fut, en outre, à l’origine de la découverte d’autres stèles dont celles de Timsiwin et d’Abizar, toujours dans la région d’Azazga.
Ammar-Ou-Saïd Boulifa écrit en 1920-1925 :“Le Berbère de nos jours est aussi vigoureux qu’au temps de Massinissa et de Juba II. Il faut que les futurs Etats libres et indépendants d’Afrique du Nord se penchent sur leurs propres civilisations à l’instar des civilisations qu’ils ont côtoyé: carthaginoise, romaine, arabe et française.”
Boulifa, ce disant, anticipa ou plutôt il exprima plus qu’un espoir, une vérité inéluctable : l’indépendance des pays colonisés par la France.
Il ne se contenta pas d’enregistrer les faits et les traces matérielles de l’histoire : il fut son interprète.
Sur l’unicité, l’homogénéité et l’intercompréhension de la langue berbère, Boulifa, s’appuyant sur les résultats de ses recherches, écrit :
“Le vocabulaire d’une langue qui n’est pas écrite, est livré aux fluctuations du milieu. C’est ainsi que les mots arabes dans certains parlers berbères ont prévalu pour exprimer certaines idées, rendues ailleurs par des termes purement berbères. L’envahissement de l’arabe est souvent cause de cette confusion dans le vocabulaire.
D’autre part, la synonymie qui existe en berbère comme dans toutes langues, ne manque pas d’exercer ses exigences en imposant des préférences d’emploi d’une telle expression plutôt qu’une autre. Avec le temps, l’usage aidant, celle-ci ou celle-là finit par tomber dans l’oubli.
Mais le caprice qui a effacé de la mémoire de certains locuteurs le terme en question, le fait, au contraire prévaloir dans le langage d’autres.
En résumé, nous estimons que lorsqu’on a une connaissance approfondie d’un parler d’une aire géographique donnée, il est toujours aisé de se retrouver dans n’importe quel autre parler berbère, quelqu’en soit l’inter- éloignement, même quand il s’agit de vocabulaire.
Les divergences entre les différents parlers n’étant donc que superficielles, nous avons mille fois raison de dire aux apprenants que la connaissance d’un parler donné leur permettra facilement de comprendre un autre locuteur où qu’il soit.”
Voilà qui étaie savamment notre thèse sur l’unicité de la langue berbère, et, contredit les fausses notions de sa dialectisation, de son émiettement tendant à nier l’existence même de cette langue selon ses détracteurs voire « ses » pseudo « savants serviteurs ».
Ainsi que le conclura M. Mohamed Boudhan, dans une étude sur la “diversité” des parlers amazighs parue dans une revue marocaine (à lire dans les pages suivantes) :
“Il y a donc une intercompréhension réelle et une intercommunication effective entre des locuteurs du Djurdjura, du Rif et de l’Atlas. Ce qui prouve que la langue parlée dans ces régions est une et commune. Il s’ensuit qu’il n’y a que deux parlers amazighs, au plus, et non pas une pluralité qui va de cinq à une dizaine de « dialectes», comme veulent le faire croire certains linguistes qui, au lieu d’analyser des situations réelles et concrètes de communication, partent de notions abstraites à partir desquelles ils construisent leur objet d’étude.”
Le “Recueil de poésies kabyles” (555 pages) de Boulifa, paru en 1904 aux éditions Jourdan, constitue une rétrospective non seulement sur la littérature orale berbère mais aussi une fenêtre ouverte sur les us et coutumes de la région du Djurdjura. Il est précédé d’une étude sur la femme berbère, d’une notice sur le chant berbère depuis les temps immémoriaux.
Cet ouvrage est une description des traditions ancestrales et aussi une présentation des pratiques que ni l’âge, ni le temps n’ont réussi à effacer. Quand il rédigea son recueil, ce fut également, pour Boulifa, l’occasion d’engager une polémique avec le général Hanotaux (auteur de “Les poésies populaires et berbères du Djurdjura”) au sujet du statut traditionnel de la femme berbère.
Boulifa n’avait pas approuvé les thèses de ce “Français” selon lequel la femme amazighe “est un être diminué” et “un bien meuble”.
Boulifa réfuta vigoureusement.
En présentant ce même ouvrage, lors de sa réédition* en 1990, Tassadit Yacine appuie Boulifa en ces termes : “Cette conception des idées de Boulifa trouve une justification supplémentaire dans la considération des données actuelles du problème qui s’est posé à lui en son temps. Il est en effet remarquable de constater qu’après un siècle et dans des conditions sociales rendues différentes par l’accès de l’Algérie à l’indépendance, sa pensée et ses positions continuent d’être d’actualité. Sans doute parce qu’elles sont fondées sur des conditions qui n’ont pas fondamentalement changé.
Boulifa est certes cultivé ; surtout si on le compare aux hommes de son temps. Il apparaît comme largement en avance sur son époque. La majorité des hommes actuels, bien que lettrés (du moins pour beaucoup d’entre eux) et immergés dans un environnement national et international favorable à l’émancipation des femmes, sont loin d’avoir ses idées progressives.
Boulifa a non seulement pris la défense de la femme mais aussi revendiqué le droit à l’expression d’une poésie jusque – là recluse, enfermée dans le domaine restreint des strates les plus défavorisées de la société. Il faut donc lui reconnaître le mérite d’avoir fait l’effort de comprendre et eu la volonté de changer un système de valeurs défavorable aux femmes et à l’amour ; d’autant plus que sa position personnelle dans l’ordre social ne l’y prédisposait pas.”
Sans postérité, Boulifa resta toute sa vie célibataire, sacrifiant tout pour la culture berbère. Il prit sa retraite en 1929. Deux années plus tard, le 8 juin 1931, il décéda à l’hôpital de Mustapha Bacha, à Alger.
Le digne enfant d’Adeni est enterré au cimetière de Bab-El-Oued, à Alger.
* Par les Editions Bouchene-Awal.
(Extrait de la revue Abc Amazigh, n°15, et, d’Abc Amazigh, une expérience éditoriale en Algérie, volume 1, de Smaïl Medjeber, éditions L’Harmattan)
AbcAmazighN¯15

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